-  Samedi 17 November 2018

Népal : à la recherche du destin perdu

 -  Pramod Khakurel

Trois ans après un mystérieux massacre au sein du palais du juin  2001  dans lequel toute la famille du roi  s’est périe, le Népal apparaît   une nouvelle fois sous le feu de la presse internationale. Cette fois-ci c’est la démocratie, qui,  blessée depuis deux ans, semble agoniser face à la volonté infrangible du monarque qui, un jour du mois de février 2005, après avoir  démis de sa fonction le PM et son cabinet, s’est offert tout le plein pouvoir du pays. Le « roi-Premier Ministre », en l’absence d’aucune instance démocratiquement représentée,  n’a de compte à rendre à personne. « La dictature est inacceptable » la communauté internationale proteste, mais le monarque semble décidé de régner sur la destinée de 23 millions de ses sujets en rappelant au passage qu’il est l’héritier du roi Prithivi Narayan Shah, l’unificateur et le fondateur du Népal moderne. Il lui revient donc de régner en accord avec les aspirations de ses sujets tout en  assurant un avenir prospère de la nation  et de son peuple.

Personne ne se doutait, encore moins la communauté internationale, que le roi allait agir ainsi. Un matin du 1er février 2005, lorsque les Népalais apprennent qu’il allait y avoir une allocution royale à 10h00, tout le monde avait à l’esprit l’éminent limogeage du gouvernement, puisque le Premier Ministre sur une convocation  impromptue  au s’était vu palais la veille le souverain manifester son mécontentement concernant l’échec des actions du gouvernement nommé huit mois auparavant. La surprise était grande : le roi accusait les partis politiques d’être le responsable des maux dont souffrait le pays et acteurs politiques dont l’aspiration n’était que l’accession au pouvoir et l’assouvissement des intérêts partisans et individuels.  Il décide donc  d’assumer tous les pouvoirs - pouvoir militaire,  la constitution lui accorde la fonction du Chef Suprême de l’armée, et le pouvoir exécutif -  pour une période de trois ans. L’Etat d’urgence est décrété ce qui a pour conséquence la suspension des libertés individuelles ; la presse est censurée. Avant même que l’allocution de près de 45 minutes ne s’achève, tous les responsables politiques sont arrêtés, mis en prison ou en résidence surveillée, y compris le Premier Ministre déchu et ses ministres. L’action a été planifiée avec minutie et exécutée avec une grande habileté, mais dans une grande confidentialité, aucun membre du gouvernement, ni les responsables politiques n’ont pu en douter jusqu’au dernier moment.  Aussitôt que finit l’intervention du roi, tous les moyens de communication internes et avec le monde extérieur sont interrompus : la ligne aérienne est coupée, le téléphone, l’Internet, la transmission de la télé par satellite  sont bloqués. Seulement la radio  et la télévision d’Etat fonctionnent. Nul ne sait pendant une semaine quelles intrigues s’ourdissent au cœur du royaume situé dans le berceau de l’Himalaya.

La communauté internationale proteste : la dictature est inacceptable. Le peuple népalais accueille la nouvelle sans enthousiasme ni sans protestation, il espère depuis longtemps une action royale forte mettant fin aux chaos et la souffrance qu’il subit depuis plusieurs années. Si quelques mesures médiatiques – emprisonnement des responsables politiques, rappel des valeurs morales aux médias, création d’une Commission Royale  chargée d’enquêter sur la corruption et de juger les responsables etc.- et intimidatrices – menace de prison ou de sanction  envers ceux qui critiquent « l’esprit de l’allocution royale »- parviennent à décourager le peuple de s’intéresser aux affaires publiques, la communauté internationale, exceptés quelques pays, n’approuve pas la manœuvre du monarque et l’enjoignent à la restauration de la démocratie et des libertés civiles. En cas de non respect de cet appel, les menaces de certains pays de suspendre des aides au royaume commenceront prendre effet : l’Inde suivie par le Royaume Uni et les Etats-Unis déclarent suspendre toute coopération militaire avec le Népal et d’autres pays ont tendance à conditionner leur aide au développement, au respect des droits de l’homme que l’armée royale est accusée de bafouer sans scrupule.

Pour convaincre la communauté internationale de la circonstance de l’action du roi, le palais avance deux arguments. Le premier consiste à dire que le roi est attaché à la démocratie et aux  élections démocratiques libres. Afin de résoudre des graves problèmes dont souffre le pays actuellement –la guérilla maoïstes  qui menace la paix intérieure et l’insécurité qui cause la souffrance à toutes les catégories de la population – il n’y  avait pas une autre issue et donc la prise du pouvoir par le monarque est une cure pour le bien, pour la sauvegarde de la démocratie.  « Une mesure inexorable afin de renforcer la démocratie »  et « le roi est disposé à rendre les pouvoir au gouvernement démocratiquement formé à l’issu des élection au bout de trois ans», répètent inlassablement les ministres nouvellement nommés. Deuxième argument est que le Népal s’inscrit dans une démarche d’éradiquer le terrorisme international qui semblerait avoir trouver un terrain propice dans ce pays, puisque la fondation même de démocratie népalaise est secouée par des actions violentes des maoïstes qualifiés de terroristes non seulement par les voisins du Népal mais aussi par les Etats-Unis, et l’Union Européenne.

Cependant, on n’est point convaincu lorsque l’on remarque les contradictions flagrantes entre les bonnes paroles prononcées pour un dessin de rassurer les diplomates et les pratiques autocratiques du pouvoir sur le terrain. Nul ne justifie la prise de pouvoir par le monarque, la censure des médias  et suspension des droits fondamentaux des individus. La communauté internationale s’accorde à croire qu’il y avait, bien sûr, d’autres solutions, par exemple créer une atmosphère d’unité nationale réclamée même par certains responsables politiques du  premier ordre et acceptable, dans une certaine mesure, aussi aux maoïstes. Les menaces et les intimidations de tous ceux qui osent porter un jugement critique sur « l’esprit de l’allocution royale », les tentatives de diviser les parti politiques, garder sous l’épée de Damoclès un certain nombre de personnage ayant une aura publique en les interdisant de sortir de la capitale et  ceux qui avaient assumés une fonction publique quelconque d’être convoqué à tout moment devant la toute nouvelle et puissante Commission  Royale chargée d’enquêter sur la corruption etc.  préludent la dérive vers une pratique autocratique. Le roi avait-il joué toutes les cartes ? N’y avait-ils pas d’autres possibilités de trouver un compromis, en  faisant s’asseoir tous les acteurs politiques dans la table de négociation ? Comment être sûre que le roi réussira où toutes les efforts faites jusqu’ici n’ont pas porté leurs fruits ? Pourquoi les offres de la communauté internationale de jouer le rôle d’intermédiaire, entre les rebelles et le gouvernement, ce que préconisent même les maoïstes et une partie de  la classe politique, ont été sans cesse refusées ? Beaucoup de zone d’ombres restent dans l’attitude et la pratique du pouvoir du palais. C’est cette pratique qui rend méfiante l’opinion internationale et lui fait craindre l’installation d’un régime autocratique. Les pays fournisseurs d’aides au Népal manifestent leur mécontentement  en suspendant les aides  au Népal, mais est-ce efficace ? Comment le palais cherche à déjouer cela ?

Pour contrer l’attitude de l’Inde de suspendre toute coopération militaire avec le Népal, le palais semble vouloir jouer un autre jeu : mettre en concurrence des pays voisins. Aussitôt que l’Inde a fait savoir sa décision de suspendre la coopération militaire, l’ambassadeur du Pakistan à Katmandou s’est empressé de dire que son pays était prêt à fournir toute sorte d’aide militaire si le Népal en voulait. La déclaration n’est pas passée inaperçue à New Delhi où d’aucuns accusent le Népal laisser son sol aux activistes pakistanais agir contre l’Inde. Cependant, même les Népalais ne croient pas que Katmandou demande une coopération militaire à Islamabad et les journaux indiens pensent à une distraction médiatique. Mais New Delhi doit craindre qu’un conflit durable ne s’installe au Népal ce qui nuira à l’Inde. Dans les zones frontalières népalaises affectées par le conflit, le déplacement de la population vers le pays voisin  prend de plus d’ampleur, d’où l’idée d’instaurer des systèmes contrôles dans les points de passage fait son chemin à New Delhi. Pour sécuriser ses frontières de  2,412 km. avec le Bhoutan et le Népal, dont 1751 Km avec le Népal, l’Inde a décidé d’augmenter de nombre de ses soldats  de  25 000 à 45 000 afin de mieux contrôler  ces passages. Cette présence massive de l’armée dans les zones frontalières n’a jamais été une bonne nouvelle pour le pouvoir népalais et dans le contexte actuel cela ne peut être pris que comme une intimidation.

Mais la demande d’aide par le palais à son grand voisin du nord est un sujet de discussion dans les journaux indiens. La chine, se montrant soucieuse de ne pas vouloir s’ingérer dans les affaires internes du Népal, a condamné les mouvements maoïstes et a toujours rappelé à la communauté internationale, par la voix de son ambassadeur à Katmandou, que les autres pays de faire autant. Le palais a sans cesse fait des efforts pour maintenir une bonne relation avec la Chine : l’accueil du roi et du prince héritier par les autorités chinoises ainsi que les promesses d’aides le montrent bien. Un détail  mineur mais significatif :  les négociations  qui durent depuis longtemps entre le Népal et l’Inde concernant l’ouverture des lignes de bus transportant les passagers  entre les grandes villes Indiennes  et népalaises n’ont jamais  abouti à la conclusion. En revanche Lhassa et Katmandou viennent de se mettre d’accord sur l’établissement de services de bus dès le premier avril 2005 qui relient les deux villes.  Est-ce tout cela est  dénoué de toute arrière pensée de la part de la Chine ?

La chine a été le premier pays à reconnaître la prise du pouvoir par le roi et dire que les affaires internes du Népal ne concernent qu’à elle et les Népalais sont capables de  régler leurs  problèmes. Au moment où le pouvoir du palais est boycotté par la plupart des pays, Pékin envoie son Ministre des Affaires Etrangères pour une visite de deux jours dans le royaume du Népal. Pékin compense le palais pour sa loyauté à la Chine concernant la question du Tibet et cela tomme au moment  rêvé.  De plus, on suppose que le souverain sera officiellement convié par l’autorité chinoise  pour assister à une réunion des pays de la région, ce qui serait un pas vers la consolidation de l’image du roi dans la scène internationale.  Les rumeurs courent aussi  que le Népal demandera à la Chine une aide militaire. Les spécialistes des affaires internationales s’interrogent déjà si cette nouvelle stratégie d’affronter les deux grands voisins puissants n’est pas dommageable pour le pays pour son attitude de neutralité vis-à-vis de ses voisins.

Ainsi faisant, le palais semble avoir réussi à jeter du trouble à New Delhi car les journaux indiens commencent à écrire que leur gouvernement devrait réévaluer sa décision de suspendre ses coopérations militaires avec le Népal. Le Ministre des Affaires Etrangères indien vient de déclarer qu’il est impossible que le Pakistan aide militairement le Népal, étant donné qu’il existe une excellente relation entre les armées de deux pays et il restait vigilinat sur le développement de la situation chez son voisin. On serait tenté de conclure que le Pakistan et la Chine veulent montrer leur intérêt au conflit interne du Népal et marquer leur présence dans les affaires de la région, bien que les motifs de chaque pays soient différents. Les Etats-Unis et le Royaume Uni attendent voir une meilleure situation pour agir. Le conflit interne népalais dépasse désormais définitivement ses frontières.

Il est souvent évoqué  dans le milieu intellectuel népalais que  la famille royale se considère qu’elle a pour mission de porter haut le rêve de leur ancêtre, Prithivi  Narayan Shah ,  dont le nom  a été évoqué au début de l’allocation royale comme le « grand roi » et  fondateur du  népal moderne. Les manuels d’histoire nous apprennent que ce  grand roi voulait faire du Népal un « Hindustan pur », loin des contacts des « firangui » (les étrangers, notamment les Occidentaux) . Mais les descendant de ce roi visionnaire, le monarque actuel,  pétris dans le rêve de son aïeul, semble vouloir chercher ce destin perdu dans le jeu des intérêts des pays puissants, donc des « firanguis ». Sans  comprendre ce qui se trame dans la capitale qui leur est lointain de tout les points de vus, en abreuvant  sa pauvreté et sa souffrance de la  poésie de la sagesse,  le peuple attend que leur roi  lui apporte la paix et la sécurité  et qu’il puisse continuer à cultiver ses champs dans la même sérénité millénaire, loin des conflits d’intérêt, de richesse et de puissances.

                                                                 - L’article à été rédigé, à Paris en 2005

 


© FRANCE NEPAL info

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2006-12-26
Your vision is correct in the actual context of Nepal. Thank you very much to shed light on certian aspects which was obscure for me. So, what will be the next scenario ?
Ramesh Thapaliya

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