-  Mardi 12 Décembre 2017
     

    L'Inde au Salon du livre, « Les écrivains indiens s’approprient tous les genres »

     -  l'Humanité

    15 mars 2007
    Littérature . Au-delà des stéréotypes, l’Inde se donne à lire par une nouvelle vague d’auteurs. Entretien avec Dominique Vitalyos, conseillère littéraire du Salon du livre.

    Chaque Salon du livre est l’occasion d’aller à la rencontre d’une littérature, d’un pays, parfois très proche, souvent lointain. Nimbée d’une aura exotique, l’Inde nous arrive aujourd’hui parée de tous les stéréotypes que les récentes manifestations n’auront pas réussi à dissiper. Remplacer l’austérité d’un Satyajit Ray par le kitsch de Bollywood a-t-il donné aux Français une connaissance plus exacte du cinéma indien ? La littérature indienne risque-t-elle semblables méprises ? Au-delà de la génération de l’indépendance et de ses enfants, une nouvelle vague d’écrivains, abordant tous les thèmes, s’exprimant dans toutes les langues, nous arrive d’un continent où la littérature n’est pas à l’écart de la modernité. Conseillère littéraire du Salon, traductrice, Dominique Vitalyos, qui partage sa vie entre la France et le Kerala, nous propose quelques découvertes.

    Qu’est-ce qui a changé dans la littérature indienne ces dernières années ?

    Dominique Vitalyos. La littérature indienne est très ancienne. Elle a beaucoup évolué, en partie sous l’influence des écrivains qui vivent à l’étranger, comme Salman Rushdie ou Amitav Ghosh. Ils ont donné une portée internationale à la voix de l’Inde. Mais les écrivains indiens vivant en Inde, avant ou après eux, ont donné des oeuvres originales et importantes, avec une évolution des thèmes abordés. Avant l’indépendance, ils écrivaient, en langues indiennes ou en anglais, beaucoup plus sur les problèmes sociaux, ruraux, contextuels. Avec l’indépendance, on a vu monter un phénomène d’appropriation de l’Histoire par la fiction. Construire une histoire nationale, libérée des constructions coloniales, respectant une certaine laïcité dont on avait besoin pour conserver un équilibre entre religions et sauvegarder l’unité nationale, a été une préoccupation qui se reflète dans les oeuvres romanesques jusqu’à maintenant. Le premier roman que je connaisse qui le montrait nettement est Retour sur image, l’oeuvre d’un historien, Mukul Kesavan (1), paru en 1995. On peut le lire de manière cohérente comme un roman d’aventures plaisant, mais il est écrit en se demandant si la partition de 1947 entre Inde et Pakistan aurait pu être évitée si le congrès avait eu un comportement différent avec les musulmans. Le héros tombe dans une rivière, remonte le temps, se réveille en 1942 dans le milieu musulman, à Lucknow. Il revit les années qui le séparent de la partition, en ayant gardé la mémoire de ce qui « se sera » réellement passé, et voit donc toutes les erreurs en train de se faire, avec leurs conséquences. À partir de là, il y a une vague de romans, jusqu’à nos jours, qui gardent une dimension historique et politique. En Inde, la notion de « public intellectual » est très forte, et la presse, qui est d’une grande qualité et très diverse, est nourrie d’interventions d’écrivains et d’artistes. Plus récemment, est montée en force la dimension de libération sociale du poids des traditions.

    On voit précisément beaucoup de récits de vie, très centrés sur un personnage, un couple.

    Dominique Vitalyos. En particulier chez les femmes, toute une littérature de lutte, de libération individuelle apparaît. À l’échelle de l’Inde, c’est évidemment aujourd’hui plus un objectif qu’une réalité. Ce sont des récits exemplaires, de pionnières. Mais les femmes urbaines sont au coeur du changement. Dans son dernier livre, les Indiens, portrait d’un peuple (2), Sudhir Kakar remarque, même si je nuancerais son propos, le fardeau qui pèse sur les femmes de la classe moyenne urbaine, qui sont à la fois à l’intérieur et à l’extérieur, et qui font fonctionner toute la mécanique familiale et sociale.

    Il y a des romans à portée critique.

    Dominique Vitalyos. Il faut dire que l’Inde a vécu plusieurs traumatismes. Outre celui de la partition, celui de l’état d’urgence décrété par Indira Gandhi à l’occasion de la révolte des Sikhs du Pundjab, qui a profondément marqué les Indiens, a poussé à la réévaluation des grandes - figures fondatrices. Une dimension critique, mais aussi satirique, comme dans le roman de Shashi Tharoor(3), qui joue avec le Mahabharata, le grand récit épique national, et de sa distance avec la - médiocrité contemporaine.

    Mais on voit ces thèmes traités de façon plus synthétique, comme dans Kali Katha, d’Alka Saraogi (4).

    Dominique Vitalyos. Où on trouve aussi un véritable portrait de ville. Ce roman est un exemple d’articulation des niveaux individuel, familial, historique et social extrêmement intéressant. Mais on pourrait parler également du Dernier Rire du moteur d’avion, de Ruchir Joshi (5). Lui se place en 2 030 - inutile de dire que les choses ne se sont pas arrangées - et on - revient sur la génération de l’indépendance. L’Inde est engagée dans une guerre à l’échelle du globe. Le vieux narrateur est père d’une fille, pilote de chasse dans l’armée indienne, postée dans une station spatiale, et revient sur ses souvenirs, notre époque, tout en étant en proie aux inquiétudes de la sienne. Dans un récit fragmenté très élaboré, l’auteur travaille toutes nos angoisses en visionnaire sur le futur de la planète.

    Les romans indiens, jusqu’à assez récemment, étaient souvent construits sur une structure assez classique. Cela semble donc évoluer.

    Dominique Vitalyos.

    Les écrivains indiens d’aujourd’hui utilisent toutes les possibilités du roman. Ils jouent sur les genres, roman historique, policier, SF, jonglent avec les codes et s’approprient tous les acquis de la modernité. On vient d’assister à la sortie du premier policier indien « achevé », écrit par une femme, une chirurgienne, Kalpana Swaminathan (6) au style classique très beau. De même, vient de paraître un « roman graphique » de Sarnath Banerjee (7), qui se situe à Calcutta sous la colonisation britannique, avec de petits épisodes historique étonnants. C’est une BD très éclatée dans le temps et l’espace, décomplexée, très internationale.

    Comment se pose la question des langues ?

    Dominique Vitalyos. Malgré les difficultés inhérentes à toute sélection, la délégation représente la diversité linguistique de l’Inde. Elle est réelle, et beaucoup d’écrivains choisissent d’écrire en leur langue, mais il est plus facile pour des raisons éditoriales de publier en anglais qui reste une langue officielle de l’Inde. La littérature reflète la situation difficile des langues indiennes face à l’anglais, langue de la réussite économique. Ainsi dans l’État du Kerala, où je réside, certains parents envoient leurs enfants dans des écoles où tout l’enseignement se fait en anglais, et en font des analphabètes en leur langue maternelle le malayalam. D’un autre côté, si les auteurs ne cantonnaient pas leur langue dans le domaine de l’affectif, de l’intime, des racines, mais s’en servaient pour dire le monde, cela lui ouvrirait un champ d’expression immense. Certains jeunes écrivains y viennent. De plus, au Bengale et au Kerala, on publie beaucoup, et ces états où l’accent a été mis sur l’éducation et la lecture sont au sommet pour l’alphabétisation, et ils ont une longueur d’avance aussi en matière d’édition, mais pas forcément littéraire. On peut donc s’attendre à beaucoup de textes intéressants, qu’il faudra faire l’effort de traduire.

    (1) Éditions Philippe Picquier, Poche, 2004.

    (2) Éditions du Seuil, 2007.

    (3) Le Grand roman indien, Éditions du Seuil, points, 2002.

    (4) Éditions Gallimard, 2002.

    (5) Éditions Fayard, 2006.

    (6) Saveurs assassines. Éditions du Cherche-Midi, 2007.

    (7) Calcutta. Éd. Denoël, 2007.

    Entretien réalisé par Alain Nicolas

           Source:  l'Humanité
              15 mars 2007
    © FRANCE NEPAL info

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