-  Dimanche 17 Janvier 2021

Les LETTRES françaises: Byron et ses fils spirituels

 -  l'Humanité

Gabriel Matzneff
Je remercie la Byron Society de l’honneur qu’elle fait au simple écrivain que je suis en l’invitant à prendre la parole à la Sorbonne parmi d’éminents universitaires. Les quelques mots que je prononcerai, je les dirai en français pour les mêmes raisons qui font que Byron, lorsqu’il parlait avec des amis français, le chevalier d’Orsay par exemple, s’exprimait en anglais, refusant de parler français par crainte d’estropier une langue qu’il comprenait, qu’il lisait, mais qu’il maîtrisait mal ; par peur que l’on ne raillât son accent.

J’ai découvert Byron à quinze ans et cette rencontre fut un éblouissement. Toutefois, ainsi que je l’observe au chapitre

12 de ma Diététique (1), j’étais byronien bien avant d’avoir lu Byron, bien avant de savoir ce que signifiait être un byronien. En effet, quatre ans plus tôt, à l’âge de onze ans, j’avais lu les romans d’Alexandre Dumas, en particulier les Trois Mousquetaires, Vingt Ans après et le Comte de Monte-Cristo, et je m’étais aussitôt identifié avec passion aux personnages d’Athos et d’Edmond Dantès. Or qui sont Athos et Edmond Dantès sinon les plus byroniens des personnages créés par Alexandre Dumas, des héros sortis tout droit du Corsaire et

de Lara ?

Entre l’âge de quinze et celui de vingt ans, qui sont les

années d’apprentissage, les années où un adolescent apprend à se connaître soi-même, je fis d’autres rencontres essentielles, Dostoïevski, Nietzsche, Flaubert, Baudelaire, Schopenhauer, Montherlant, Cioran, pour n’en nommer que quelques-uns, et chaque fois je fus frappé de découvrir que tous ces artistes étaient, eux aussi, des admirateurs passionnés, des disciples de Byron.

Au fur et à mesure que j’avançais dans la vie, j’ai vu se constituer ainsi une famille spirituelle, ma famille, une lignée dans laquelle je suis fier et heureux de m’inscrire. J’ai constaté aussi avec surprise que cette filiation byronienne qui est pourtant patente, manifeste, aussi incontestable que le soleil dans le ciel, est trop souvent ignorée, passée sous silence.

La critique évoque volontiers l’influence que Byron a eue sur les poètes romantiques européens, Vigny, Leopardi, Pouchkine, Lamartine, Lermontov, Musset et tant d’autres. En

revanche, sur ceux de ses disciples qui n’appartiennent pas stricto sensu à l’école romantique, c’est trop souvent le silence.

Athos et Edmond Dantès n’existeraient pas si Dumas n’avait pas été nourri de Byron, mais le Svidrigaïlov, le Stavroguine, l’Ivan Karamazov de Dostoïevski, le Zarathoustra de Nietzsche n’existeraient pas davantage si le romancier russe et le philosophe allemand n’avaient pas été, eux aussi, marqués de manière décisive par l’auteur de Manfred et de Caïn. Je m’étonne (c’est une litote) que tant d’historiens de la littérature, tant de critiques littéraires l’ignorent ou feignent de l’ignorer, ce qui dans la pratique revient au même. J’ai lu une thèse de huit cents pages sur Dostoïevski, écrite par un soi-disant spécialiste français de Dostoïevski, où le nom de Byron n’est pas cité une seule fois ; et je pourrais en dire autant de bien des livres consacrés à Flaubert, à Baudelaire ou à Nietzsche. C’est à cette falsification de la réalité que je vous propose de réfléchir

aujourd’hui.

Lorsqu’en 1824 la nouvelle de la mort de Byron parvint en Europe, ce fut un deuil public, une émotion unanime que

Victor Hugo devait résumer en déclarant : « Quand on nous a annoncé la mort de Byron, il nous a semblé qu’on nous enlevait une part de notre avenir. » Un demi-siècle plus tard, en décembre 1877, dans son Journal d’un écrivain, Dostoïevski

écrivait : « Le byronisme a été un phénomène [...] grand, saint,

nécessaire dans la vie des peuples européens, peut-être même dans la vie de toute l’humanité. Le byronisme est apparu à un moment de terrible douleur, de désenchantement et presque de désespoir. [...] Les vieilles idoles gisaient en miettes. Et c’est à cette minute qu’apparut un grand et puissant génie, un poète passionné. Ses chants traduisaient la détresse de l’humanité en ce temps, sa sombre désillusion quant à ses destinées et à ses idéaux frustrés. C’était une muse nouvelle et jamais encore

entendue. La muse du chagrin et de la vengeance, du désespoir et de la malédiction. L’esprit byronien parut s’étendre soudain à toute l’humanité, qui lui fit tout entière écho. [...] Nulle forte intelligence, nul coeur magnanime ne pouvait alors échapper, chez nous comme ailleurs, au byronisme. »

Ce pessimisme fier, cette aristocratique mélancolie, cet

orgueil rebelle, Dostoïevski en nourrira ses romans, en particulier Crime et Châtiment, les Démons, les Frères Karamazov, et des personnages tels que Svidrigaïlov, Stavroguine et Ivan Karamazov sont imprégnés de cet orgueil, de cette mélancolie, de ce pessimisme, ils sont incompréhensibles si on ne les éclaire pas à la lumière de l’éthique byronienne.

Imprégné de Byron, Frédéric Nietzsche ne l’est pas moins, qui observe dans Ecce Homo : « Il faut que j’aie avec le Manfred de Byron quelque parenté bien profonde : tous ses gouffres je les trouve en moi ; à treize ans j’étais mûr pour lui. Je ne perds pas un mot - un regard tout au plus - avec qui, en face de Manfred, ose prononcer le nom de Faust. » Et lorsqu’il écrit

Zarathoustra, c’est Manfred qu’il espère égaler, c’est à

Manfred qu’il ne cesse de penser. On relève dans les fragments posthumes de l’automne 1881 cette phrase de Nietzsche qui éclaire la genèse de Zarathoustra : « Je veux écrire le tout comme une sorte de Manfred. »

Byron, Dostoïevski, Nietzsche, trois phares du dix-neuvième siècle, trois maîtres essentiels.

Un autre maître essentiel, Arthur Schopenhauer, est lui aussi un lecteur enthousiaste de Byron, il ne cesse dans le Monde comme volonté et comme représentation de le citer pour fortifier tel ou tel point de sa philosophie, et cela est

d’autant plus remarquable qu’ils étaient nés l’un et l’autre en 1788. Il est en effet très rare qu’un écrivain témoigne une admiration si vive à un auteur de sa génération. Notre ferveur, nous la réservons en général à nos aînés et surtout aux morts, décisivement moins encombrants.

Lorsque Baudelaire publie les Fleurs du mal, il écrit à sa mère le 9 juillet 1857 : « Le livre met les gens en fureur. [...] On me refuse tout, l’esprit d’invention et même la connaissance de la langue française. Je me moque de ces imbéciles, et je sais que ce volume, avec ses qualités et ses défauts, fera son chemin dans la mémoire du public lettré, à côté des meilleures poésies de Victor Hugo, de Théophile Gautier et même de Byron. »

Ce « et même de Byron » montre que Baudelaire met Byron à la place qui est la sienne : la première. Byron chez lequel, dans l’Art romantique, il discerne « ces sublimes défauts qui font le grand poète : la mélancolie, toujours inséparable du sentiment du beau, et une personnalité ardente, diabolique, un esprit

salamandrin ».

« Je viens de finir le Caïn de Byron. Quel poète ! » écrit

Flaubert à Louise Colet en février 1847. Il est alors âgé de vingt-cinq ans. Flaubert, lecteur passionné de Byron. Il ne perd pas une occasion de le citer, de se référer à lui. À l’âge de quatorze ans, le futur auteur de Madame Bovary rédige un Portrait de

Byron où il l’appelle « le fils du siècle ». Trois ans plus tard, alors qu’il étudie l’anglais pour pouvoir lire Shakespeare et

Byron dans le texte, il écrit à son ami Ernest Chevalier : « Vraiment, je n’estime profondément que deux hommes : Rabelais et Byron, les deux seuls qui aient écrit dans l’intention de nuire au genre humain et de lui rire à la face. Quelle immense position que celle d’un homme ainsi placé dans le monde ! » (lettre du 13 septembre 1838).

On ne peut rien comprendre à Flaubert si l’on néglige l’admiration passionnée qu’il vouait à Byron, l’influence que

celui-ci a exercée sur son travail. Pourtant, on lit souvent de grosses études sur lui où le nom de Byron n’est même pas cité ! Plus perspicace, M. Jean Bruneau, dans les Débuts littéraires de Gustave Flaubert, met en lumière le byronisme de Novembre, de Mémoires d’un fou, de la première Éducation sentimentale. L’influence de Caïn est manifeste dans Smarh ; celle de Manfred ne l’est pas moins dans la Tentation de saint

Antoine. Une influence qui ne se limite pas à des emprunts de thèmes, de scènes, de phrases, de musique, de style ; c’est la

philosophie byronienne de l’existence, ce que j’ai appelé la

diététique de lord Byron, que Flaubert fait sienne avec ferveur. M. Bruneau cite cette judicieuse remarque du critique anglais A. P. Coleman : « His production is largely Byronic, even

specificaly Byronic in idea... »

Le 8 octobre 1867, dans une lettre à George Sand, Flaubert dit son estime pour l’héroïque révolutionnaire Barbès : « Je gueulais des phrases dans le silence du cabinet pendant qu’il exposait sa vie pour la liberté, au milieu des rues... » Et il ajoute : « Ce qui m’a donné de cet homme une grande idée, c’est le récit (fait par lui) des jours où il s’attendait à être exécuté. Il lisait lord Byron et fumait la pipe. C’est assez propre. »

Lorsque, étudiant en lettres classiques à la Sorbonne, j’étudiais Flaubert, notre professeur soutenait que l’Éducation sentimentale marque la rupture de Flaubert avec le romantisme ; que c’est un roman anti-romantique, une description de la faillite du romantisme. Je n’étais pas d’accord. J’objectais : « De quel romantisme parlez-vous ? » Qu’il existe un certain romantisme pleurnichard, sentimental, doloriste, animé d’une foi naïve dans le progrès, c’est exact et chacun de nous a des noms en tête ; mais ce n’est assurément pas celui de Byron.

Que l’Éducation sentimentale soit, pour partie, un roman de la dérision, du désabusement, du rejet des illusions lyriques, j’en conviens volontiers ; mais cela n’en fait pas pour autant un roman anti-byronien. Le désenchantement, le ricanement, le cynisme, l’égoïsme supérieur, la conscience aiguë de

l’absurdité de tout, voilà qui est éminemment byronien, et donc suprêmement romantique.

Chez Byron, la misanthropie, le pessimisme, le désabusement, l’expérience du malheur et la pensée du suicide s’accordent en permanence avec l’amour des êtres, le goût du bonheur, la capacité d’enthousiasme et une vitalité de chat-tigre. Ceux qui ont lu les volumes déjà parus de mon journal intime savent que Cioran était un de mes proches amis. Eh bien, lorsque je causais avec lui de nos maîtres communs, les noms qui revenaient le plus souvent dans la conversation étaient ceux de Schopenhauer, qu’il appelait « le Grand Patron », de

Byron, de Baudelaire, de Nietzsche, et nous étions d’accord pour juger extrêmement tonique et roboratif ce mixte d’horreur de la vie et d’amour de la vie qui anime l’auteur de Manfred et de Don Juan. C’est l’optimiste nigaud qui est déprimant. Si Byron, au contraire, nous stimule, c’est parce qu’il exalte en nous l’énergie créatrice, la fierté d’être ceux que nous sommes, l’insolence de braver l’opinion du monde, le désespoir

surmonté. Avec Montherlant nous parlions surtout des anciens Romains, mais il m’a dit avoir songé dans sa jeunesse à écrire une biographie de Byron. J’ai cru comprendre que c’était le succès de celle de Maurois qui l’en avait dissuadé.

De Schopenhauer à Cioran en passant par Alexandre

Dumas, Baudelaire, Flaubert, Dostoïevski, Nietzsche, Montherlant, j’ai brièvement évoqué quelques-uns des héritiers de Byron, tracé un croquis de la famille spirituelle qui est la mienne. Ce n’est qu’une esquisse et il demeure tant de choses à découvrir sur ce thème. Ce sera la tâche des universitaires, des historiens de la littérature, de la critique littéraire de demain. Je ne suis qu’un romancier, un poète, et je n’ai aucune compétence pour un tel travail. Telle n’est pas ma vocation. Cependant, puisque la présidente de la Société française des études byroniennes, Madame Christiane Vigouroux, m’a fait l’amitié de me demander de dire quelques mots devant votre docte assemblée, j’ai cru utile d’indiquer aux jeunes chercheurs amoureux de l’oeuvre de Byron un chemin où, s’ils s’y aventurent, ils auront d’inépuisables surprises et savoureront bien des joies.

(1) La Diététique de lord Byron.

Éditions la Table ronde, 1984,

et collection de poche « Folio », Gallimard.

Vient de paraître :

les Demoiselles du Taranne,

de Gabriel Matzneff, éditions Gallimard,

397 pages, 22 euros.

Gabriel Matzneff (14 juin 2006)

Article paru dans l'édition du 7 avril 2007.

Source: l'Humanité


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