-  Lundi 26 Août 2019

LE BHOUTAN, PARADIS POUR MOTARDS - Road trip dans l’Himalaya

 -  S. Kalyan

20 septembre 2007 - Partis à l’aventure sur un coup de tête, deux jeunes Indiens de Calcutta ont parcouru 850 kilomètres de routes plus ou moins cahoteuses à la découverte des vallées sinueuses de ce petit royaume montagnard.

Mon frère et moi passons pour des héros : de courageux aventuriers venus d’Inde, qui ont osé entreprendre le voyage au Bhoutan avec une simple moto de 99 cm3. Notre duo a déjà parcouru 800 kilomètres depuis Calcutta et soigne ses courbatures et ses fesses endolories par une selle trop dure. Parvenus de l’autre côté de la frontière, nous sommes bien décidés à parcourir 850 kilomètres de plus sur des routes sinueuses pour traverser ce pays montagneux.

Ce dimanche matin, la nouvelle de notre passage s’est propagée comme une traînée de poudre dans tout Phuntsholing. Du petit attroupement qui s’est formé autour de nous montent maints hochements de tête et exclamations émerveillées. En deux jours de route, nous avons déjà connu bien des péripéties, que nous nous sommes empressés de raconter par le menu à nos admirateurs : nous avons failli passer sous les roues d’un autocar, être jetés en prison pour avoir photographié un pont, prendre la mauvaise route en arrivant à un embranchement par une nuit sans lune, et même jeter l’éponge, terrassés par l’épuisement. Mais, maintenant que nous avons surmonté tant d’épreuves, plus rien ne peut nous arrêter.
Nous décidons alors de nous restaurer. Mais, dès que le serveur a posé l’ema datse sur notre table, nous sommes saisis d’une terreur capable de nous faire rebrousser chemin pour de bon. A ce qu’on nous a dit, c’est là ce que nous risquons de manger tous les jours, au déjeuner comme au dîner. Nous allons en effet bien vite nous apercevoir que l’ema datse règne en maître incontesté sur la cuisine bhoutanaise – et qu’il est aussi fort que son nom est doux. C’est un plat dont le piment fort – qu’il soit rouge, jaune ou vert – est le principal ingrédient. Ou plutôt l’unique ingrédient, si l’on fait abstraction de la fine couche de fromage fondu qui dissimule traîtreusement le redoutable légume. L’ema datse vous arrache des larmes, vous embrase le palais, la gorge, l’œsophage, l’estomac et, le lendemain, vous brûle tout autant les entrailles en préparant sa sortie. C’est une expérience à vous faire courir plus vite que votre ombre !

Peut-être ferions-nous mieux de prendre immédiatement la fuite, quitte à affronter routes défoncées, chauffeurs d’autocar fous et camionneurs imbibés d’alcool, et d’une seule traite de rentrer chez nous, où le piment n’est considéré que comme une épice. Mais le mystère de ce royaume secret a si bien attisé notre curiosité que nous en décidons autrement. Après avoir demandé au serveur un peu de sucre et beaucoup de papier toilette, nous redémarrons illico pour filer vers Thimbu, la capitale, à 130 kilomètres de là.

Roulant à 20 km/h, il nous faut vingt bonnes minutes pour voir disparaître Phuntsholing derrière le repli d’une colline. Nous envisageons, si tout se passe bien, de poursuivre notre route au-delà de la capitale, vers le district de Samdrup Jongkhar, qui jouxte l’Etat indien de l’Assam. Mais il n’est pas du tout exclu que l’on nous refuse les autorisations de voyage. Voulant garder un œil sur les moindres faits et gestes des touristes, les autorités leur imposent de réserver absolument tout à l’avance – hôtels, location de voiture et jusqu’aux guides – avant même leur arrivée. Nous n’avons bien entendu rien de tout cela, puisque nous avons débarqué à l’improviste, sur un coup de tête et sur une moto vieille de sept ans.

Cela nous a pris comme ça. J’ai lâché mon boulot et mon frère a réussi à négocier un congé d’un mois. Nous avons donc organisé un voyage à moto dans le nord-est du pays. Comme il nous restait du temps, nous avons décidé de passer non à une autre région de l’Inde, mais, cette fois, à un autre pays. La route a fait le reste, et c’est ainsi que nous avons débarqué à Phuntsholing. Notre arrivée a suscité suffisamment d’intérêt et de curiosité – bien que ce fût un dimanche – pour nous permettre d’obtenir sans difficulté un permis pour Thimbu. Le fonctionnaire nous a tout de même prévenus que, une fois dans la capitale, les choses risquaient de “se passer autrement”.

Nous parcourons 65 kilomètres de routes en lacets à faire tourner la tête à un derviche avant d’atteindre Chimakothi, l’unique établissement humain avant Thimbu. Là, dans la lumière déclinante du soir, nous préférons ne pas tenter le sort. Dans ce pays où le touriste désargenté est persona non grata, les hôtels sont rares et les établissements bon marché inexistants. Par chance, les habitants de l’endroit se montrent accueillants et chaleureux, et nous ouvrent grand leurs portes – parce que nous le leur avons demandé, mais aussi et surtout parce qu’ils n’ont jamais vu d’énergumènes comme nous. Pour nous montrer combien ils apprécient notre fibre d’aventuriers, ils nous offrent le traditionnel ema datse accompagné de riz. Mais, à notre grand soulagement, nous constatons que, dans les campagnes, on aime aussi le porc et le bœuf…

Les gens du pays nous ont raconté qu’ils nourrissent les porcs avec du cannabis, ce qui présente l’avantage de les faire planer. Quand ils ont grandi et ont bien engraissé, leur viande se vend plus cher. De quoi faire planer leurs propriétaires, cette fois. Et, comme la viande a meilleur goût, les consommateurs, c’est-à-dire sans doute toute la population bhoutanaise, planent aussi. Ce soir-là, notre ration d’ema datse est donc accompagnée de viande de porc… Verdict : planant ! En allant me coucher, je me dis que ce royaume a raison de mesurer sa richesse en “bonheur national brut” [voir CI n° 874, du 2 août 2007]. Après Chimakothi, Thimbu a des allures de mégapole high-tech, avec ses immeubles proprets de plusieurs étages, tous ornés de boiseries ouvragées et décorés de fresques murales – par ordre du roi –, ses larges artères, ses agents de police en uniforme tiré à quatre épingles, réglant la circulation sur l’unique rue, qui fait deux fois le tour de la ville, et son petit supermarché flanqué de deux cybercafés. La capitale abrite également l’unique salle de cinéma de tout le royaume. Quoi de plus naturel au pays du bonheur intérieur brut, le film à l’affiche n’est autre que Norbu, mon yack préféré. Depuis 1989, une loi oblige tous les citoyens à porter le costume national en public. Les hommes arborent donc le gho, et les femmes la kira, ce qui n’enlève rien à la magie du spectacle de la rue. Une traversée du Bhoutan à moto réserve des trésors de surprises et d’émerveillements : les torrents dévalent des falaises verticales dans un grondement de tonnerre, le chant strident des cigales emplit l’air du matin au soir, l’automne explose dans une exubérance de couleurs, des phallus peints sur les murs des maisons éloignent les mauvais esprits, et des offrandes de bière et de cubes de bouillon Maggi sont censées apaiser les dieux. Nous avons vu tout cela, et bien plus, tout au long des 850 kilomètres qui nous ont fait traverser les vingt districts du pays. Et c’est une expérience que nous ne sommes pas près d’oublier.

Plus nous nous enfonçons dans le pays, plus nous sommes impressionnés. Un pénis flottant décoré, tout bariolé et fièrement dressé, nous accueille dans un hôtel de Trongsa. Le mâle organe appartenait à un moine, Drukpa Kinley, qui, au XVe siècle, avait terrassé des démons errants en les matraquant de son pénis. Les démons eurent si peur qu’aujourd’hui encore la simple image d’un phallus sur un mur suffit à les effrayer. Plus nous poussons vers l’est, plus le symbole est omniprésent – sur les murs, sur les drapeaux, et même sur le mur de notre chambre d’hôtel à Tashigang.

Les panoramas, les routes tortueuses et l’altitude moyenne de 3 300 mètres se liguent pour nous plonger dans une transe profonde. Nous n’en sommes pas moins frappés par les établissements humains, ou plutôt par leur absence, qui restera pour nous le trait le plus caractéristique du Bhoutan. Ce royaume est une immense étendue de forêts. Les villages se résument à quelques maisons plantées le long d’une route solitaire. Accrochés en équilibre instable au flanc des pitons rocheux, une poignée de forts montent la garde. Mais, dans les régions tant soit peu habitées, nous sommes étonnamment bien accueillis. Avec ses mœurs pures et envoûtantes – et une essence à des prix défiant toute concurrence –, le Bhoutan ferait presque figure d’anomalie dans notre monde. Même à 30 km/h, nous avons l’impression de traverser ce pays en trombe, car dans ces montagnes le temps est réglé sur le rythme de vie – lent, nonchalant et, surtout, heureux.

A Jakar, nous découvrons le secret de ce bonheur dans une boutique de souvenirs. Garuda, le dieu-aigle légendaire qui veille au-dessus de l’entrée des maisons et des forts, s’attaque à toutes les formes de mal qui tentent de s’immiscer dans notre vie. Le bonheur éternel a un prix, mais nous n’avons pas envie de rechigner à la dépense. Après tout, nous sommes ici dans le lieu le plus sacré du Bhoutan, où le sage Padmasambhava a médité avant d’entreprendre la tâche titanesque de convertir les peuplades païennes locales, pour faire des Bhoutanais des bouddhistes convaincus au VIIIe siècle de notre ère. Nous achetons donc notre souvenir. Appelez cela de la superstition si vous voulez, mais à partir de cet instant notre voyage devient un véritable rêve. Pas une journée sans soleil, partout les bergers nous invitent à partager leur déjeuner. Nous parvenons même à jeter un coup d’œil dans un monastère et à bavarder avec les moines. Et quelle autre explication trouver à l’endurance de notre moto, qui gravit sans rechigner les routes les plus escarpées, passant les cols de Dochu La, de Pele La et bien d’autres, sur le chemin de Mongar ?

Les pouvoirs de Garuda semblent toutefois nous quitter dès notre arrivée à Mongar, loin de ce pays bouddhiste où la parole du roi a force de loi. Ici, la population locale s’habille en jean et en blouson, le hindi est la langue la plus couramment parlée et la chaleur humaine que l’on nous a si généreusement prodiguée jusque-là fait soudain un peu défaut. Même les paysages sont différents. Sur les 180 kilomètres qui nous séparent encore de Samdrup Jongkhar, les forêts ont laissé place à des tronçons de routes mal entretenues et, à 8 kilomètres de la frontière indienne, au dernier poste de contrôle militaire du côté bhoutanais, nous essuyons une ultime désillusion.

Les militaires examinent nos sacs et s’intéressent de très près à Garuda. Nous entendons prononcer le mot “contrebandiers”, mais ils nous laissent finalement repartir, après nous avoir fait des excuses et offert du thé. “Revenez”, nous dit le commandant. “Avant 2008 et le passage prévu à la démocratie parlementaire. — Nous reviendrons !” promettons-nous. Et c’est une promesse que nous avons la ferme intention de tenir.


S. Kalyan
Outlook Traveller
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Fondé en 2001, ce spécialiste du voyage appartient au groupe de presse Outlook, dont le magazine d'information synonyme est le fleuron. Outlook Traveller fait la part belle aux photos et consacre ses pages aussi bien à des destinations indiennes qu'étrangères.
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Source: Courrier international 
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