-  Lundi 26 Août 2019

Bhoutan: "Un pays de consensus"

 -  Marianne ENAULT

Jeudi 27 Mars 2008
Le Bhoutan, petit royaume himalayen coincé entre les géants chinois et indien, a mis fin lundi à un siècle de monarchie absolue, en organisant des élections législatives. Fait étonnant, c'est le roi lui-même qui a encouragé le pays bouddhique sur la voie de la démocratie. Françoise Pommaret, chercheuse au CNRS et spécialiste de la région, revient pour leJDD.fr sur la spécificité de ce petit pays.

Lundi, le Bhoutan a mis fin à un siècle de monarchie absolue. Quel est le processus qui a abouti à cette situation?

Au début des années 1980, le quatrième roi du Bhoutan, Jigme Singye Wangchuck, a annoncé son intention de réformer le Bhoutan. Cela s'est fait à la manière du Bhoutan: lentement. En 2005, un comité a été mis en place pour rédiger une Constitution. Puis en 2006, l'organisation d'élections démocratiques au suffrage universel en présence de plusieurs partis politiques a été décidée.

Pourquoi cette marche vers la démocratie?

Le quatrième roi pense qu'aucun pays ne peut survire dans le monde actuel sans institutions démocratiques. Depuis 2007, une commission électorale a donc oeuvré pour préparer les Bhoutanais à ce scrutin. On a éduqué les citoyens à la démocratie, par le biais de vidéos, de clips et de messages radio. Cette commission était également chargée de s'assurer du bon déroulement de la campagne. De nombreux observateurs internationaux étaient présents et tous sont arrivés à la même conclusion: le scrutin a respecté les normes internationales.

Ce scrutin met donc fin à la monarchie absolue. Pourtant, les Bhoutanais y étaient très attachés. Pourquoi?
C'est toujours difficile à comprendre pour des personnes extérieures. Les Bhoutanais sont conservateurs. Ils n'aiment pas les changements brusques. Surtout, ils adorent et respectent le quatrième roi. Ils adorent aussi le cinquième roi, le fils de Jigme Singye Wangchuck. Il faut savoir que le quatrième roi a abdiqué en faveur de son fils en décembre 2006, alors qu'il n'avait que 51 ans et qu'il aurait pu conserver le pouvoir. Il a estimé qu'il était temps de laisser le trône. Au Bhoutan, il y a un vrai respect pour la personne du roi, qui a fait bondir le pays au niveau économique de manière extraordinaire. Le produit national brut par habitant est de 1400 dollars par habitant, soit le plus haut de toute l'Asie du Sud. C'est pourquoi les gens sont attachés à la monarchie. Ils se sont demandés: 'pourquoi changer un régime qui marche?'

Que savaient-ils de la démocratie?
Pour les Bhoutanais, la démocratie, c'est l'Inde, le Bangladesh, le Népal. Des pays qui ont la réputation d'être souvent violents et corrompus, et cela leur fait peur. Mais ils sont tout de même allés voter [79,4% de participation, ndlr] simplement parce que le roi leur a demandé de le faire. Sans ce processus initié par le quatrième roi, le désir de démocratie ne se serait probablement pas fait sentir avant vingt ans. Le roi a voulu devancer cela et profiter des conditions pour imposer la démocratie de manière non violente.

Certains présentent le Bhoutan comme un paradis sur terre. Qu'en est-il?
Il n'existe pas de paradis sur terre. Le Bhoutan n'en a jamais été un. C'est un pays normal avec ses problèmes. Mais les Bhoutanais ont une façon originale de les traiter, car ils n'aiment pas les conflits. C'est un pays de consensus. Par exemple, le parti politique victorieux lundi a demandé à ses partisans de ne pas faire la fête, par déférence pour les candidats qui ont perdu. Pour les Bhoutanais, il aurait été presque indécent de faire la fête. Il ne faut pas mettre l'autre en situation difficile. Cette attitude est aussi liée au bouddhisme [la religion du Bhoutan, ndlr]: il faut toujours se montrer humble.

Le "bonheur national brut"

Pouvez-vous nous en dire plus sur le concept de "bonheur national brut" (BNB), défendu par le roi?
C'est un concept qui a été mis en place par le quatrième roi en 1988. Il part du principe que le bien-être matériel ne suffit pas au bonheur. Il se fonde sur quatre piliers: le respect de la tradition et de la religion, la préservation de l'environnement - 70% du pays est couvert de forêts -, la bonne gouvernance et donc la maîtrise corruption et enfin le développement durable.

Au Bhoutan, l'école et la santé sont gratuites. Est-ce lié à ce fameux BNB?

Non. L'éducation et les soins médicaux sont gratuits depuis leur développement au milieu des années 1960. La priorité a toujours été donnée à ces deux secteurs. A titre d'exemple, il y a quinze ans, il y avait 15 000 élèves dans les écoles du pays. Aujourd'hui, ils sont 160 000.

De quoi vit ce pays?

La première source de revenus est l'exportation des ressources hydroélectriques. Le Bhoutan est situé sur le flanc sud de l'Himalaya, où se trouvent toutes les sources des rivières. Plusieurs centrales ont été construites. Cette électricité est surtout vendue à l'Inde. La deuxième source de revenus est le tourisme. Le pays bénéficie également de nombreuses aides extérieures ou de prêts à intérêt faible.

La télévision n'est arrivée qu'en 1999. Le Bhoutan s'est alors ouvert au monde. Qu'est-ce que ça a changé?

Ni la télévision, ni internet ne sont censurés. Depuis 1999, il existe 40 chaînes de télévision, dont les chaînes d'informations internationales que sont CNN et la BBC. Les Bhoutanais regardent énormément la télévision. Depuis cinq ans, j'ai toutefois observé un changement: à force de regarder ce qu'il se passe à l'étranger, les Bhoutanais se sont dits qu'ils étaient bien mieux chez eux. Ce contact avec l'extérieur leur a fait apprécier davantage leur pays. Alors bien sûr, la jeunesse urbaine du Bhoutan ressemble à celle de toutes les grandes villes asiatiques. Les jeunes portent des piercings, vont dans les discothèques, etc. Mais ils restent attachés à leurs traditions et sont fiers de leur indépendance.

Justement, comment expliquer la spécificité du Bhoutan dans la région? Le pays n'a par exemple jamais été colonisé.
Un réseau de facteurs explique cette spécificité. Entre autres, le facteur chance, car, coincé entre les deux géants que sont l'Inde et la Chine, c'est un miracle qu'il soit resté indépendant. Ensuite, il y a un facteur géographique. Il est très difficile de pénétrer au Bhoutan à pied. La géographie intérieure est aussi très tourmentée. Il est difficile de se déplacer au Bhoutan, à la différence du Tibet central, qui est un plateau. Les Britanniques ont bien essayé en 1864 mais ils ont échoué.

Au début des années 1990, des milliers de Népalais ont été expulsés du Bhoutan. Cela reste une question sensible dans le royaume. Elle n'a par exemple pas été débattue durant la campagne électorale. Pourquoi?
Elle n'a pas été débattue car toutes les questions qui relèvent de la sécurité du pays doivent être débattues devant l'Assemblée nationale. Les candidats ne pouvaient donc pas aborder de front ce problème. Mais il est vrai que la question demeure sensible et complexe. Au début des années 1990, un grand nombre de Népalais qui vivaient au Bhoutan ont été expulsés en vertu de la loi attribuant la citoyenneté bhoutanaise aux personnes en mesure de prouver qu'elles étaient dans le pays avant 1958. Or, beaucoup de Népalais sont arrivés dans les années 1960 pour travailler dans les projets de développement.
Pour les autorités, une fois ces travaux terminés, ils devaient donc rentrer dans leur pays d'origine. Un certain nombre d'entre eux ont été expulsés par la force. Toutefois, ils n'ont pas été acceptés par le Népal. Aujourd'hui, ils sont 100 000 à vivre dans des camps de réfugiés au Népal. Quant aux Népalais qui pouvaient prouver leur résidence avant 1958, ils sont restés dans le pays. Aujourd'hui, 20% à 25% de la population de nationalité bhoutanaise est d'origine népalaise. Ils viennent d'ailleurs d'élire neuf députés au parlement.

*Françoise Pommaret est ethno-historienne. Spécialiste du Bhoutan, elle travaille depuis 25 ans dans ce pays. Elle est également directrice de recherche au CNRS. Elle a notamment publié Le Bhoutan. Au plus secret de l'Himalaya. Découvertes Gallimard, Paris 2005 et Le Bhoutan. Guide Olizane, Genève, 2007 (5e édition).

Propos recueillis par Marianne ENAULT
Source: Le Journal du Dimanche ©  - www.lejdd.fr
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2008-12-26
Jai adoré particulièrement cet article car moi aussi je suis attiré par lAsie dont le Japon, Corée, Taiwan et mon dernier le Bhoutan. En effet jai été pour la première fois étonné de ce petit pays qui mène une politique très différente de la notre. Aussi sa culutre est impréssionante dailleurs cest un hasard car javais commandé pour ce Noël un bouquin sur le Bhoutan de la même personne qui répond à ces questions. Moi aussi jaimerais allais au Bhoutan mais daprès le livre ça à lair assez compliqué est très onéreux, mais jessayerais à y aller quand même !
Si vous pouviez me renseigner Est-ce quil y a un livre sur le dzongkha ?
BoucherChristopher

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