-  Lundi 06 Avril 2020
     

    Flamme olympique: pas d’Everest sans Tibétains

     -  Charlie Buffet

    Rue 89, 8 mai 2008

    La Chine réaffirme sa souveraineté sur le Tibet via son point culminant, en profitant du symbole "universel" pour sa propagande.

    A l’heure où la flamme olympique devenue "torche sacrée" atteint le plus haut sommet (dans l’ordre) du monde, de la Chine et du Tibet, il faut être aveugle ou membre actif du CIO pour ne pas voir la teneur politique du message de Pékin: l’Everest est chinois, comme le Tibet.

    L’Everest est soumis au même régime que la "région autonome" qu’il domine: huis clos et propagande. Il n’y a pas plus de témoins à l’Everest que dans les régions d’altitude et de culture tibétaine (Tibet, Gansu, Qinhai, Sichuan) où la répression des mouvements de protestation se déroule à l’abri des regards extérieurs depuis bientôt deux mois. Sous le Toit du monde mais à bonne distance du camp de base, quelques journalistes assistent à des briefings langue de bois, assommés par le mal des montagnes. Comme les dix petits nègres… les onze membres de la presse étrangère ne sont plus que neuf, deux ayant dû être évacués car souffrant d’une montée trop rapide en altitude.

    Les alpinistes ont été priés de faire place nette. Aucune expédition n’a été autorisée sur le versant nord (chinois). Sur le versant sud (népalais), les camps d’altitude viennent d’être évacués sous le contrôle de soldats armés. Début mars, trois jours après avoir reçu un prêt chinois de 210 millions d’euros, le Népal s’est porté garant qu’aucun "séparatiste" ne viendrait troubler le relais de la torche. Selon le correspondant de la BBC, expulsé depuis, l’ambassadeur de Chine s’est rendu au camp de base en hélicoptère pour une inspection.

    "One world, one dream, one China"

    Lorsque l’"équipe nationale chinoise d’alpinisme" répétait l’ascension il y a un an, des étudiants américains avaient réussi à déployer près de son camp de base une banderole "One world, one dream, free Tibet". Ce fut la première protestation liée à la flamme olympique.
    Depuis, Pékin a employé les grands moyens pour éviter qu’elle se reproduise en direct. Fini le spectacle calamiteux du relais de la torche avec sa double haie de policiers (16 000 à New Dehli!) et de patriotes chinois écrasant sous le nombre les voix discordantes. Place au "voyage de l’harmonie". Le long du parcours de la torche depuis qu’elle est en Chine, on voit des spectateurs vêtus d’un T-shirt "One world, one dream, one China". Il n’y aura pas de manifs à l’Everest. La propagande peut se déployer.

    Que nous dit-elle? Lors d’un direct télévisé au pied de l’Everest, un technicien han, victime du mal des montagnes a témoigné sa reconnaissance aux "compatriotes tibétains", qui l'ont secouru. Le journaliste de la CCTV a interrogé un grimpeur tibétain: "Vous avez participé à de nombreuses opérations de secours de ce genre, à votre avis, les Tibétains et les Han appartiennent à la même famille?" Réponse: "Ça doit être la même famille, il faut que ce soit la même famille." On peut espérer que ce soit le signe d’une détente, comme les premiers pourparlers que le régime a accordés ce weekend aux émissaires du dalaï lama. Mais le message sera plus convainquant quand des journalistes ou des témoins indépendants pourront recueillir ce genre de propos, à l’Everest ou à Lhasa.

    A l’Everest, la Chine a besoin des Tibétains. L’an dernier à la même époque, il n’y avait qu’un seul non Tibétain dans la douzaine d’alpinistes qui ont monté une torche test jusqu’au sommet. Cette fois, il y a 22 Tibétains dans l’équipe de 31 grimpeurs, et ce sont les seuls à être expérimentés.

    Au sommet, un buste de Mao en plâtre


    Propagande toujours. En 1960, Mao envoya l’armée et le Parti à l’assaut de l’Everest. L’équipe de pointe parvint juste avant la mousson au pied du deuxième ressaut, dernier obstacle avant le sommet. A 8600 mètres d’altitude, un des alpinistes attaqua le rocher pieds nus mais chuta à deux reprises.
     "Que devions nous faire? Renoncer comme les grimpeurs britanniques l’avaient fait avant nous? Certainement pas! Le peuple chinois et le Parti nous regardaient. Nous pensâmes à la promesse solennelle que nous avions faite, au drapeau national et au buste de plâtre du président Mao que nous avions emporté, et nous nous sentîmes forts à nouveau."
    Le rocher surplombant fut surmonté grâce à une courte échelle. La nuit tombait, le leader était épuisé. Les trois membres du Parti tirent une réunion d’urgence (le quatrième du groupe était un Tibétain nommé Gompa, il ne fut pas convié). Ils poursuivirent et atteignirent le sommet sous les étoiles. Le buste de Mao fut posé sur un rocher et recouvert de cailloux. Si cette histoire est vraie, il s’y trouve toujours.

    Les Chinois ne sont pas les seuls à utiliser les aptitudes exceptionnelles des populations de l’Himalaya pour monter vers les demeures les dieux. Et ils ne sont pas les seuls à minimiser leur rôle. La presque totalité des ascensions n’aurait pas eu lieu sans leur aide, et les mêmes Tibétains qui montent aujourd’hui la torche au sommet tireront les riches clients des expéditions commerciales l’an prochain. Parmi ceux qui leur devront leur moment de gloire personnelle, combien se souviendront des noms de leurs amis d’un jour?

    Tenzing, qui atteint le premier le sommet de la montagne en 1953 avec Hillary, était né Tibétain et l’est resté toute son adolescence. Il avait joué un rôle crucial, sans lequel la réussite des Britanniques aurait été tout sauf certaine. Ce qui n’empêcha pas le Times de traiter élégamment les sherpas d’"auxiliaires".

    La politique chinoise au Tibet nous choque d’autant plus qu’elle nous renvoie à notre propre passé colonial.


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