-  Dimanche 17 Janvier 2021

Le problème de l’avenir

 -  David Moscovici

« Je t’aime pour toujours », phrase poétique et pleine de promesse, d’anticipation hâtive et de négation quasi automatique de l’impondérable. Tout d’un coup maître d’un destin qui lui échappe, l’homme amoureux voit trop grand, il enchérit aveuglément, gonfle ses lendemains sous la seule égide de l’affect, sous l’effet doux et trop souvent trompeur de la nouveauté d’une émotion, d’une passion soudaine brûlant quasi simultanément ses limites les plus intimes. Déclaration d’amour comme négation provisoire de l’angoisse, ou encore déclaration d’amour comme occasion unique de travestir l’angoisse ? Quoi de plus prétentieux qu’une déclaration d’amour, nécessairement inscrite dans une sphère temporelle, nécessairement vouée à une surface de temps délimitée que le nouvel amant énonce pourtant comme grande plaine d’infini. Je dis bien « énonce », car le problème est bien là, l’amant enflammé nourrit-il la certitude purement phénoménale d’un laps d’infini, ou détient-il la clef d’une duperie qu’il bafoue néanmoins sous le charme de la poésie et de la rencontre amoureuse ? Si nous nous tenons au fait que l’angoisse trouve bien entendu sa source dans le passé mais vise le présent et l’avenir pour produire ses effets majeurs, soit l’homme désirant détient la quasi certitude d’une « guérison » miraculeuse, guérison imputée à la frénésie du désir amoureux, soit il saisit cet instant comme paravent derrière lequel il est aisé de se cacher et d’échapper à l’angoisse, enfin un prétexte conscient de limiter les effets de l’angoisse.

 Soit un individu purement dupe, soit un traqué qui trouve enfin refuge et qui, au sein de sa lucidité, se plonge délicieusement dans l’éternité de ce qui ne durera pas.

Pourquoi faut-il inscrire l’amour dans le temps ? Pourquoi la vulgate profère-t-elle de parler d’avenir pour souder un lien amoureux ? Faire reposer ses sentiments sur l’inconsistance d’un non-être n’est-il  pas un peu osé ? Le présent seul valide l’amour et le passé en témoigne, mon amour est fort car il « a été » semble plus approprié que mon amour est fort puisqu’ « il sera », le sentiment ne demande pas d’être cautionné par des promesses, mais plutôt recommandé par des souvenirs, conseillé par une histoire, consolidé sans cesse dans ses fondements les plus intimes par ce qui passe, par ce qui grave, enfin par ce qui survit. Ne serait-il pas tout aussi beau de dire à l’être aimé : « je t’aime au présent et au passé» ? Tristan et Iseult ne s’aiment pas « pour toujours », ils s’aiment « pour toujours » dans la mort, le « pour toujours » naît avec la ronce qui unira leur deux cercueils, toute leur histoire se déroule sous l’égide d’une capture délicieuse de l’occasion présente et de la volupté des occasions passées, qui rendent leur séparation plus douce par le biais d’un moteur essentiel, le souvenir. Je serais presque tenté de dire que l’amour est une « science du passé », d’un passé au sens d’une thésaurisation progressive des présents chacun saisi comme tel, jamais promis ni envisagé mais simplement vécu.

Vladimir Jankélévitch envisage le problème sous un angle fort subtile ; l’amour n’a de raison de se tourner vers le futur que si ce dernier est lié à l’Autre, et non simple dimension temporelle, l’amant éperdu « va au devant de la deuxième personne », il se projette, se propulse, mais lui même en tant qu’être amoureux ; il ne s’agit pas ici d’une projection en bloc de l’histoire d’amour de deux êtres vers un avenir incertain. Projection donc, mais projection intime vers l’autre, c’est le sens du futur chez Jankélévitch, c’est le sens de l’amour désintéressé, pur, nourri du seul et unique sentiment.

Allons plus loin avec Jankélévitch, l’amour regarde toujours en avant alors que pourtant il vise le passé, l’exemple le plus parlant est celui du pardon, le pardon cherche à influer sur l’avenir tout en se référant au contenu d’hier, au poids d’hier ; sans hier les choses sont vaines, stériles, elles sonnent creux et l’évidence est aveuglante qu’un passé détient un pesant d’or bien supérieur à n’importe quel futur. Le futur est inexpérimenté, sans consistance, à l’inverse le passé est lourd, stable, plein de substance et chevronné. Ainsi donc les conditions de l’avenir comme le pardon, l’oubli, qui savent aussi parfois faire partie intégrante d’un sentiment d’amour, ne sont que promis ou envisagés, mais viennent d’une certitude irréductible, le passé.

Ainsi l’auteur de « L’Irréversible et la nostalgie » voit l’amour comme une ouverture vers l’avenir, avenir pris comme occasion d’une projection de soi dans l’autre, mais également le lieu d’une reconnaissance, une reconnaissance en vers le passé qui a su conduire et ouvrir la danse, un passé considéré comme unique visée de l’amour malgré le regard trop hâtif et incorrigible de l’amant qui fixe un avenir parfaitement brouillé. Brouillé par le flegme incontrôlable d’un début, brouillé par la grâce nouvelle d’un autrui exaltant qui semble promettre découverte et surprise quotidienne, le regard s’enfonce pourtant dans l’illusion d’une image, une image faite sur mesure et qui cherche non seulement à repousser l’angoisse mais aussi à la remplacer par une vie désormais fraîche et nécessairement vouée au bonheur. Pourquoi faut-il parler d’amour au futur, pourquoi faut-il user de la promesse afin de satisfaire pleinement un présent pourtant déjà difficilement acquis ? Sans doute pour prouver à l’autre qu’au delà de ce qu’il est, il est aussi un futur en soi au devant duquel il faut aller, il est une part de temps à apprivoiser qui se démarque délicieusement du temps « ordinaire ». Et si tomber amoureux d’un être n’était rien de plus que découvrir son temps intime, qui pour un temps met à l’abri du temps…

© FRANCE NEPAL info

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